Dans notre 5e volume papier, The Unexpected Issue, la photographe Laura Austin nous expliquait comment ses voyages en solitaire lui ont permis d’appréhender la vie autrement. Une dose précieuse de temps pour soi et une forme de thérapie personnelle à laquelle Chloé Sinanoglu s’est essayée pour dix jours de randonnées dans les Rocheuses canadiennes. Quitte à se sentir bien vulnérable dans un environnement aussi sauvage…
J’ai longtemps été persuadée que l’aventure devait se partager, se vivre à plusieurs pour mieux se remémorer les souvenirs de ces expéditions. Avec le temps, j’ai pris de la graine et j’ai décidé de tester le voyage en solitaire. Après avoir exploré plusieurs continents, j’ai voulu me confronter à moi-même dans les prestigieuses montagnes canadiennes : les Rocheuses, une chaîne de montagnes qui s’étend sur des centaines de kilomètres et recouvre pas moins de quatre parcs nationaux (Banff, Jasper, Yoho et Kootenay) sur deux provinces (Alberta et Colombie Britannique).
Étant férue de nature et de grands espaces, les Rocheuses me sont apparues comme une évidence. Comme d’habitude, j’ai décidé de cette destination au feeling et je ne savais pas grand chose de ce qui m’attendait. Le voyage, c’est l’aventure, des découvertes, des rencontres avec les autres mais aussi avec soi : l’occasion de mieux se connaître en sortant de sa zone de confort et en repoussant ses limites, de découvrir que l’on a un potentiel incroyable caché au fond de soi.
Survoler durant de longues heures l’Atlantique et le territoire canadien me donne un premier aperçu de ce qui m’attend : l’avion passe au-dessus des Rocheuses et de ses sommets enneigés. L’excitation commence à monter, mais aussi un peu d’appréhension devant l’inconnu. Ayant atterri à Calgary, je découvre à la sortie de l’aéroport d’imposantes routes rectilignes parcourues par d’énormes pickups, des zones industrielles qui s’enchaînent aux abords de l’autoroute, des panneaux publicitaires qui tentent de happer le regard du conducteur. L’influence américaine est omniprésente. Je fais une rapide halte dans un supermarché afin de faire le plein de provisions pour mon road-trip. À l’étranger, les supermarchés me fascinent parce qu’ils en disent long sur le mode de consommation des habitants. Je les visite comme des musées.
Je prends enfin la route vers les montagnes. Au bout de quelques heures, je les aperçois au loin, majestueuses. Je trépigne d’impatience à l’idée de monter sur leurs sommets. Première étape : Lake Louise et Lake Moraine. Ce sont des lacs aux couleurs turquoise dues aux sédiments qui proviennent des glaciers. Des teintes irréelles. Mais ces lacs sont tellement fréquentés que pour éviter un engorgement du trafic, le parc national a mis en place un système de navettes assuré par les célèbres bus scolaires jaunes que l’on a tous vus dans les films hollywoodiens. La plupart des touristes ne s’y attardent pas. Une photo, un selfie devant les lacs, et ils remontent dans le bus pour continuer leur circuit. Pour ma part, je décide de prendre de l’altitude pour voir l’envergure de Lake Louise. Je pars en randonnée, la première de la longue série qui occupera mes dix prochaines journées de voyage.
Mais avant de s’embarquer dans les montagnes canadiennes, il y a des consignes à connaître car nous n’y sommes pas seuls.
Règle numéro 1 : au pays de l’ours, tu ne t’aventuras pas seul. En effet, l’ours est roi ici. Deux races y cohabitent : l’ours noir et le grizzli. L’ours noir est plutôt peureux vis-à-vis des humains et l’évitera autant que possible. En revanche, mieux vaut ne pas croiser le chemin du grizzli, car le risque de le voir passer à l’attaque n’est pas négligeable.
Règle numéro 2 : nuire à la sérénité de la montagne en faisant beaucoup de bruit tu feras. L’idée ? Éloigner les ours. Il est donc recommandé de frapper des mains, siffler, chanter, bref, tout ce qui viendra rompre le calme de la montagne.
Règle numéro 3 : un bear spray, gaz lacrymogène spécial ours, tu emporteras.
Règle numéro 4 : à vivre une expérience avec un ours tu te prépareras.
Au départ des randonnées pédestres, des panneaux expliquent comment réagir en cas d’attaque :
Bilan : je suis seule, je n’ai pas de gaz lacrymogène et je n’ai pas suivi de cours de freefight. Mais par chance, je chante comme une casserole, donc je suis capable de faire fuir les ours, voire tous les êtres vivants sur terre. Je suis là, devant le panneau, et je me dis que je n’ai pas parcouru tous ces kilomètres pour faire demi-tour ! Je prends mon courage à deux mains et je crois en ma bonne étoile. Mais, réflexion faite, je ne recommande pas aux voyageurs souhaitant explorer la région de faire de même.
Ma première randonnée, au départ du Lake Louise, à 1731 mètres d’altitude, me conduit au lac Agnès. Au sommet, qui culmine à 2135 mètres, m’attend une tea house datant de 1901. Il n’y a ni eau courante, ni électricité, et toutes les provisions doivent être montées par les employés, à dos de cheval ou par hélicoptère. Ils invitent les randonneurs à redescendre eux-mêmes leurs déchets. Un joli concept communautaire. L’objectif atteint, je me dis qu’il me reste des ressources pour continuer et je décide de poursuivre ma route en empruntant le big beehive (10,3 km et 647mètres de dénivelé positif). Le paysage est époustouflant. Le vert des pins et le jaune des mélèzes s’entremêlent, je commence à entrapercevoir la neige au loin.
Je continue à monter et découvre une vue panoramique sur le Lake Louise. Je m’assieds sur un rocher et contemple ce paysage où la couleur turquoise, vue de haut, semble plus intense encore. Le temps passe et la nuit va bientôt tomber. Je décide de redescendre sur l’autre flan de la montagne et je m’enfonce dans une forêt de pins. Il commence à faire sombre, pas un bruit ne rompt le silence qui m’environne… je commence à avoir peur. Et si ma bonne étoile avait décidé de prendre congé aujourd’hui ? Un tas de questions me taraudent et ma raison commence à sombrer, mais je décide de prendre le contre-pied, j’ai un sursaut d’énergie et me met à courir à la recherche d’autres randonneurs. Après tout, je ne suis probablement pas la seule personne ici !
Pour la première fois de ma vie, je me retrouve à faire un trail en sifflant le plus fort possible. Le temps me paraît long, la descente est sans fin, mes pas s’enchaînent avec fébrilité sur un chemin escarpé. Soudain, ma bonne étoile se met à briller : je tombe sur un groupe qui, en me voyant arriver à si vive allure, s’écarte pour me laisser le passage. Je m’arrête net devant eux et leur avoue que j’attendais impatiemment de tomber sur eux. Rassurée, je termine la randonnée sur un rythme beaucoup plus lent en compagnie de mes acolytes qui, eux, étaient bien équipés.
N’étant pas une adepte du camping – à moins que les conditions météorologiques ne soient particulièrement clémentes – j’opte pour un hébergement dans des wild hostels : des auberges autosuffisantes nichées au cœur de la nature, qui tournent en totale autonomie et minimisent leur impact sur l’environnement. Ni électricité, ni eau courante, mais des panneaux solaires, des récupérateurs d’eau, des toilettes sèches et des systèmes de recyclage… Une belle façon de sensibiliser les touristes de passage et de leur montrer qu’il est possible de ne pas dépendre de la société.
Le lendemain, je décide d’aller à la découverte du Lake Moraine, situé douze kilomètres plus au sud. Moins célèbre que le Lake Louise, il n’a pourtant rien à lui envier avec ses falaises rocheuses plongeant dans des eaux d’un bleu vif, contrastant avec le vert profond des résineux. Je me lève à l’aube pour ne pas avoir à faire la queue devant les bus jaunes et éviter le bain de foule. En arrivant au lac, j’essaie de trouver tant bien que mal un endroit calme d’où je puisse contempler cette beauté dans l’eau de laquelle se reflètent les montagnes enneigées.
Après une courte méditation, je prends mes bâtons et pars découvrir Larch Valley par le biais d’une petite ascension. Je traverse des forêts de pins multicolores sur plus de 8km. J’arrive à la bonne période de l’année pour admirer les majestueux mélèzes avec leurs fines aiguilles qui jaunissent à l’automne. Le vent se lève et le soleil s’éclipse derrière les nuages. Le froid et la fatigue se font sentir, je décide de renoncer à la dernière déclivité de la randonnée : il faut savoir être à s’écouter. Je rentre en jetant un dernier coup d’œil sur le splendide Lake Moraine. Ce n’est qu’un au revoir, je reviendrai !
Depuis le Lake Louise, la célèbre Icefields Parkway (Route des glaciers) s’élance vers le nord en direction de Jasper : un parcours à travers des paysages splendides, sur 232 kilomètres. Chaque virage est encore plus beau que le précédent. Un vrai festival de glaciers, de montagnes et de lacs aux eaux pures tel que le sublime Peyto. Je continue mon aventure vers le nord. Aujourd’hui est un jour sans soleil, je décide de faire le tour d’Emerald Lake à 1301 mètres d’altitude, un autre lac turquoise entouré d’une végétation dense dans le Parc national de Yoho. Des canoës rouge vif naviguent sous un ciel sombre. Une fine pluie se met à tomber et me caresse le visage.
N’ayant pas préparé mon voyage en amont, je décide de faire appel aux offices de tourisme situés à l’entrée de chaque parc. Sur les conseils que l’on m’a donnés, je termine la journée à Athabasca Falls où je rencontre un Américain qui me demande de surveiller son matériel photo qu’il venait d’installer pour faire une prise de vue à distance. Je l’observe au loin en train d’escalader la falaise d’en face, il se met en place, déclenche la prise de vue et clic c’est dans la boîte.
Quinze minutes plus tard, il revient vers moi, le cœur battant, le visage en sueur. Une fois remis de ses émotions, il m’apprend qu’il collectionne les photos de lui dans des poses incongrues dans des lieux célèbres. Je le quitte pour retrouver mon auberge du soir, où je passe la soirée au coin du feu à refaire le monde en compagnie d’autres voyageurs. Le ranger responsable de l’auberge est propriétaire d’un chien tellement mignon qu’il a été renommé Cute. Sa passion ? Chasser les ours durant leurs randonnées, si peu intimidé par un être dix fois plus grand que lui. Mais il n’est pas aussi courageux quand il s’agit de faire face à un chat domestique !
Les jours s’enchaînent, les randonnées s’intensifient. Les flocons commencent à tomber et l’hiver s’installe tout doucement dans la région. Je croise peu de gens durant mes randonnées, et la plupart sont bien surpris de me voir seule ici. Ces longues heures de marches sont l’occasion de faire le vide, chaque pas représentant un effort mesuré. Au final, j’ai parcouru plus de cent kilomètres dans les montagnes canadiennes, je n’ai pas croisé d’ours mais j’ai communié avec la nature et eu le sentiment que le temps s’écoulait plus lentement.
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